The Psychotic Monks : « On fantasme à être les plus honnêtes possible »

Là voilà, notre dernière interview réalisée lors du festival La Messe de Minuit, en septembre dernier ! Après Decibelles et Lysistrata, vient le tour des Psychotic Monks. Le groupe parisien n’est pas à ranger dans une case, et laisse sa musique être définie par son audience. Mais tout doux… on reste dans le grand rayon « rock », et tout ce qui en découle… Paul et Martin nous ont parlé du rapport qu’ils entretiennent avec la violence, de leur tournée, du bain d’émotion que leur procure leur musique…

 

 

Leelou : «Vous avez sorti votre deuxième album, Private Meaning First, il y a quelques mois. Toujours un petit peu hors des standards, il se compose de neuf titres et se divise en deux chapitres. Pourquoi avoir fait ce choix ? Que raconte l’album ? 

 

Paul :  Martin et moi je pense qu’on n’a pas la même explication, c’est ce qu’on aime un peu avec ce genre de proposition. On laisse chacun y trouver ce qu’il a envie d’y trouver, y voir ce qu’il a envie d’y voir. Souvent c’est même super intéressant justement, de ne pas imposer de définition. Quand on rencontre des gens et qu’on discute avec eux, ils ont des interprétations différentes.

 

Martin : On s’inspire beaucoup de cinéma, de bouquins… on a plein de sources d’inspirations. On a donc cette volonté de proposer un objet qui s’écoute un peu du début à la fin.

 

Basile : Ouais, et puis on sent bien que ça s’enchaîne ! Pour la composition, ça s’est passé pareil que pour le premier album ?

 

M : Plus ou moins. La matière vient souvent de nous quatre, avec beaucoup de jam, beaucoup d’idées communes. Il arrive parfois qu’on ait chacun des morceaux de côté, qu’on va proposer aux autres pour être ensuite retravailler, réarranger, à quatre.

 

P : Il n’y a pas de trop de schéma en fait, entre le premier et le deuxième album. Ça s’est passé un peu pareil dans le sens où on est toujours tous les quatre à partager, ce que disait Martin, les idées sur les morceaux. C’est toujours en mouvement, et on essaye de bousculer les routines ou les habitudes qu’on peut prendre. C’est en fonction des groupes qu’on écoute sur le moment, des concerts qu’on a vu, des albums qu’on a découvert, des bouquins qu’on a lu ou des films qu’on a vu.

 

M : Je dirais peut être que le seul truc qui a été vraiment différent entre le premier et le deuxième album c’est que le deuxième s’est beaucoup composé alors qu’on était toujours sur la route, en train de faire des tournées. Quand on prend du recul et qu’on écoute les deux, je trouve que ça se sent. Il y a quelque chose dans le deuxième album qui découle de ce qu’on a découvert à enchainer les tourner.

 

Private Meaning First, The Psychotic Monks ©Charlotte Clément

 

L : Vous allez peut-être me dire la même chose que pour la composition et l’interprétation de votre musique, mais votre pochette, rectangle beige sur fond noir…très intriguant ! Vous pourriez nous en parler ?

 

P : La pochette c’est un peu pareil, c’est ce que tu disais quoi. Je pense qu’on y voit tous, entre nous, des choses différentes. On a travaillé avec une artiste qui s’appelle Charlotte Clément, qui a réalisé la peinture. Ça a été un combat, on a eu du mal à retranscrire la peinture qu’elle avait faite, à la faire ressentir fidèlement. Quand on regarde un CD ou un vinyle, enfin la numérisation… vu que ça a été fait à l’encre de chine, il manquent des nuances. On a été un peu frustré et ça a été une bataille du coup. Mais par contre on a cherché beaucoup de trucs différents pour la pochette de cet album, on s’est posé beaucoup de questions. On avait peut-être plus d’idées de ce qu’on voulait pas que de ce qu’on voulait et quand on est tombé sur ce truc là on y a réfléchi et on y a trouvé du sens, chacun, et ça a fini par tous nous plaire. Moi je sais que plus je la regarde, plus j’y vois des choses différentes.

 

M : Ce qui est marrant c’est que ce n’est pas quelque chose qui a été fait spécialement pour le disque. On discutait avec Charlotte, qui est une très bonne amie, et on évoquait le fait de travailler ensemble éventuellement. Elle nous a juste montré ce qu’elle faisait et on a trouvé ça super intéressant. Son travail faisait sens par rapport au disque qu’on sortait. Il n’y a pas d’explication, ou plutôt l’explication se trouve en fonction des jours. Ça nous plaisait aussi d’avoir quelque chose d’assez tranché, d’assez radical dans la simplicité, parce que notre musique peut être parfois appelée à avoir, en terme de visuels, quelque chose de très fourni. Il y a un contraste qui me plaisait beaucoup.

 

The Psychotic Monks, La Messe de Minuit © Laeti Foxx

 

B : Du coup vous êtes en pleine tournée, jusqu’à mi-décembre là ?

 

P et M : Ouais c’est ça !

 

P : Cette année ça a été assez particulier, ouais.

 

B : Il y a des dates que vous attendez plus que d’autres ? Des artistes que vous avez envie de rencontrer ?

 

P : Là typiquement les deux dates d’aujourd’hui et hier. On partage le plateau avec des groupes comme Black Midi, qui jouait hier, Yak aujourd’hui. Fat White Family aussi sur les deux soirs, ils étaient hier à Angers et sont ici ce soir. C’est toujours excitant quand on se confronte aux artistes qui sont de la scène étrangère. Ça nous appelle beaucoup à partir, voir ce qu’il se passe en Angleterre, en Allemagne… on a envie de bouger. Les choses que j’attends le plus c’est justement ces expériences à l’étranger où on sort complètement du cadre et on fait des rencontres qui sont souvent assez bouleversantes parce que les modes de vie, les modes de consommer, de penser la musique, sont différents. Quand on est en France, il y a une espèce de trajectoire à suivre quand tu fais de la musique et quand tu crées un groupe. Tu as des directions à prendre, des tremplins à faire… enfin il y a toute une reconnaissance à établir au niveau du milieu professionnel. On a l’impression qu’il y a des groupes, des projets, qui n’ont même jamais expérimenté le live, mais par contre ils sont connus de tous les réseaux, de tous les milieux. C’est sans jugement, mais du coup c’est juste super intéressant pour nous d’aller voir ce qu’il se passe ailleurs, ce sont de bonnes expériences. Là, sur cette tournée, jusqu’à mi-décembre, on part 10 jours en Angleterre (un peu moins je crois), 6 jours en Espagne, et puis la Belgique aussi, le Luxembourg, et la Suisse, et ça c’est cool !

 

M : Pour en revenir à ta question je pense qu’on a de la chance, cette année, de se retrouver dans des festivals, des endroits, avec des groupes qu’on admire beaucoup. Mais on essaye de pas avoir énormément d’attente d’un concert à l’autre parce qu’on a justement cette vision. Quand on fait des live c’est pour essayer de faire en sorte qu’il se passe quelque chose. Des fois quand un concert est vraiment bien, on essaye de pas trop idéaliser ce moment-là. Il ne faut pas forcément essayer de faire en sorte que ça se passe exactement pareil à chaque fois, parce que ça sera forcément différent.

 

P : C’est toujours différent.

 

 

L : Vous évoquiez tout à l’heure le cinéma et dans des précédentes interviews vous parliez de vouloir rattacher votre musique à un univers visuel. Vous aviez des projets il me semble, de court-métrage… 

 

P : On a plein d’idée. On n’a ni l’expérience… On a moins pris le temps et on s’est peut être moins donné les moyens d’approfondir, de se creuser la tête, sur ces idées-là. Chacun d’entre nous dans le groupe a des envies différentes par rapport à ça aussi. Il y a eu un début de tournage de clip, qui a eu lieu dans notre colloque. On avait tout vidé et ça ne ressemblait plus à rien. On avait essayé de tourner des trucs et c’était une super première expérience. Pour l’instant ces rush là, on ne sait pas trop de qu’on va en faire. On se pose des questions. Mais c’est sûr que ça fait partie des choses qu’on fantasme aussi de réaliser… ou de participer à la conception d’un film.

 

M : Le cinéma c’est une énorme source d’inspiration pour nous et puis même si un jour on a l’occasion de participer à l’élaboration d’une musique de film… Ce sont des choses qui nous plaisent beaucoup. On aime beaucoup le jeux-vidéos aussi.

 

M : On est persuadé qu’il y a des choses à faire.

 

B : C’est sûr! 

 

M : Mais pour l’instant on ne peut pas trop…

 

P : Faudrait contacter…

 

M : Ubisoft !

 

B : Il y a un plan là !

 

[Rires]

 

 

B : Dans quelles situations faut-il écouter votre album ? Il s’écoute où et quand ?

 

P : C’est difficile…

 

M : Si j’ai un conseil à donner c’est d’essayer de l’écouter avec un minimum de volume, avec de bonnes enceintes, sans jugement pour les haut-parleurs de MacBook ! Je ne sais pas s’il y a vraiment des conditions….

 

P : Je pense que ça dépend vraiment de ce que tu as envie de chercher quand tu vas écouter un disque en fait. Des fois je lance un album que j’adore, j’ai envie de l’écouter et en fait ce n’est pas le bon moment dans la journée ou ce n’est pas même la bonne journée. C’est pas forcément lié à l’album mais plus au moment, à l’envie que tu as… C’est sûr que l’album qu’on a fait… la musique est pas forcément hyper… j’ai envie de dire… évidente. Il faut peut-être plus une implication, une envie d’écouter en tout cas. C’est peut-être plus difficile si tu es en soirée avec une dizaine d’amis ou que tu mets ça en fond… enfin ça dépend… ça peut marcher hein !  Mais ça peut soit te gratter l’oreille et pas être très agréable, soit empêcher tout le monde de parler…

 

M : On veut pas non plus dire « Il faut absolument se mettre dans le noir, allumer cinq bougies… »

 

B : Faire des incantations !

 

[Rires]

 

M : Chacun fait comme il veut. J’aime les disques qui s’écoutent du début à la fin, vraiment le commencer et le finir… comme une histoire. Mais c’est très personnel. Je pense qu’il y a plein de manières différentes d’écouter des disques. Et puis ça dépend des artistes aussi.

 

P : Ça dépend de tes envies… c’est ça.

 

The Psychotic Monks, La Messe de Minuit © Laeti Foxx

 

L : Vous parlez beaucoup du chaos. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

 

P : C’est assez intéressant… comment dire… Je pense qu’on y associe tous des choses différentes. Le chaos, d’une certaine manière aujourd’hui, je l’associe à la vie, dans le sens où les choses sont en mouvement. Quand les choses sont aseptisées, que tout est sous contrôle, d’une certaine manière il n’y a plus de vie, il y n’a pas de chaos, tout est en ordre. J’ai l’impression de chercher un peu à faire l’opposer avec la musique, d’essayer de créer, à travers le chaos, des espaces de communication, des espaces de vie, de libération, de pulsions… De lâcher des émotions et d’être en connexion avec les gens qui sont là, à travers, justement, le fait qu’on peut pas trop prévoir, calculer les choses… Je me dis juste qu’on peut pas tout avoir sous contrôle et c’est un peu le constat que je fais quand je pense à la vie, au sens… Du coup le chaos est assez important parce que il est évident…

 

B : Est-ce que vous pensez que votre album est engagé, revendicateur ?

L : Par rapport aussi à extérioriser la violence, la colère…

 

P : L’idée de la violence, on en parle souvent entre nous aussi, c’est quelque chose qui nous déplait beaucoup. Enfin son association à notre musique nous fait beaucoup nous remettre en question, parce que c’est un peu l’inverse qu’on essaye de faire. Il peut y avoir de la colère, parce que ça fait partie du champ des émotions qu’on essaye de laisser vivre, qui font parties de chacun d’entre nous je crois et qui peuvent tous nous toucher, mais pas uniquement. Il y a beaucoup de moments de joie sur scène, un peu de tristesse, de honte… beaucoup de choses qui se mêlent. Par contre l’association avec la violence ne nous parle pas trop. Ça nous est arrivé récemment d’ailleurs d’arrêter de jouer parce qu’il y avait des comportements violents dans le public, en face de nous. Du coup on s’est demandé ce qu’on faisait quand il y a des gens qui commencent à se taper dessus. Ça peut partir de pogo, mais ça peut tomber sur les deux mauvaises personnes dans le concert… le pogo va être un prétexte pour rentrer dans un délire de qui va mettre KO…

 

M : L’extériorisation de la violence… on essaye de faire en sorte que ça ne soit pas le propos principal. Peut-être que la seule forme d’engagement qu’on aura c’est… en tout cas, on fantasme à être le plus honnête possible. Je pense qu’on a tous les quatre la sensation de ne pas avoir fait de concessions. On essaye de proposer une palette d’émotions. Forcément dedans il y a des choses qui sont maladroites, des choses qui sont peut-être de la colère, qui peuvent être associées à une certaine violence, mais c’est plus une manière de crier quelque chose qui ne va pas pour nous. On propose ça comme un échange et si quelqu’un ressent ça… Enfin devant un concert, ou n’importe quelle forme artistique, ce que j’aime c’est ressentir une émotion sur laquelle j’avais pas forcément mis le doigt dessus, et de sentir ça à travers ce que je suis en train de voir ou écouter… Du coup le seul engagement qu’on a c’est d’essayer d’être le plus honnête par rapport à nous, en tout cas là où on en est, dans cette démarche-là. Et ça passe par beaucoup de questionnements, essayer de faire aucune concession. Après si tu parlais d’autres formes d’engagement, style engagement politique, là je pense pas. On s’y intéresse mais on est pas du tout là-dedans.

 

P : On se pose beaucoup de questions mais aujourd’hui on a la sensation que la musique, en soit, est une manière d’agir, dans l’aspect humain et social qu’elle a, de rencontrer des gens, d’échanger des idées, tout ça autour du concert. Le concert est presque un argument, une excuse pour faire des rencontres. Comme ce qu’il se passe maintenant, on a l’occasion de discuter, d’échanger un petit peu… Bon c’est vrai que c’est quand même plus dirigé vers nous mais… !

 

 

 

B : Quel est votre Point G musical ? Un truc qui vous fait vibrer au quotidien…

 

P : On a vu un film il y a pas très longtemps qui s’appelle Melancholia (Lars Von Trier). La BO c’est l’ouverture de Tristan et Isolde de Wagner, et en ce moment ça me bouleverse.

 

M : Il y en a beaucoup, c’est difficile. Le dernier album de Protomartyr, qui est sorti récemment, m’a énormément parlé.

 

B : Lysistrata aussi !

 

M : C’est, par exemple, le genre d’album que je crois avoir écouté dans tous les sens, par tous les bouts, à m’en dégoûter. C’est très personnel mais justement je me suis rendu compte que cet album je l’écoutais du début à la fin, je me concentre sur ce que le gars est en train de dire… si je le mets en fond, je m’en détache…»

 

 

 

Crédit photo : Marie Monteiro

De gauche à droite : Arthur (guitare-chant), Martin (guitare-chant), Paul (clavier-basse-chant), et Clément (batterie-chant).