Flavien Berger : « J’essaie de me servir de la musique comme propulseur de voyages dans l’esprit »

C‘était un jeudi, le 9 novembre dernier. Après un trajet en bus, j’arrive finalement devant l’Epicerie Moderne encore déserte. Il fait déjà nuit et flotte dans l’air comme un parfum de fin de fête, pourtant la fête n’a pas encore commencé. Je regarde ma montre, il est temps de rentrer dans la salle. 18h15, je suis en avance pour la rencontre, j’écoute les balances d’une oreille, « tiens, il va jouer Gravité », je fredonne « Castelmaure » tout bas, j’attends qu’on vienne me chercher. Une étrange sensation me prend le cœur, je repense aux mots que j’ai entendu sur les spectacles de Flavien Berger, « temps suspendu » me revient à l’oreille, je me demande alors quel temps il fera dans la loge de Flavien. Je reprends mes esprits, on me fait signe de rentrer. L’entretien peut alors commencer. 

 

« Poète numérique », « chanteur à fleur d’émotion », « Artiste hybride », on ne compte plus les qualificatifs élogieux que les médias t’attribuent, mais toi, comment tu te définis en tant qu’artiste et en tant que personne ?

 

Flavien Berger : Je me définis comme non-fini. J’essaie d’être heureux. Je suis en quête de bonheur et c’est un travail de chaque instant, de chaque jour. La musique fait partie de ça, elle m’a servi d’exutoire mais aussi de moyen de me construire.  J’essaie d’être entier, à la fois tourné vers les autres et à la fois autonome dans mon intégrité.

 

Et tu ne te perds pas à force d’être sans cesse défini par les autres ?

 

FB : Non, parce que pour moi, c’est de la fiction. On ne parle pas de moi, on parle de ma musique, c’est deux choses différentes, il y’a un filtre. Je change d’état constamment, c’est une sorte de fiction collective.

 

Dans une ancienne interview, tu as déclamé que les genres musicaux c’était une « catégorisation débile » du coup je n’osais pas trop te poser la question. Alors au-delà des genres et de la classification, comment tu décrirais ton univers musical à quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler de toi ?

 

FB : Le genre c’est très important mais ce n’est pas subtil, pas précis, j’aime bien quand on parle de genres musicaux et qu’il y’a quatre ou cinq noms à rallonge « dark speed emo core » par exemple. Libre à ceux qui écoutent ma musique de la nommer et de la définir. Moi j’essaie de parler de sentiments humains et de les intégrer dans des histoires un peu plus larges, plus fantasmées que le quotidien. J’essaie de me servir de la musique comme propulseur de voyages dans l’esprit. C’est un moment de vie, de réalité et de fantasme. Je fais de la musique du moment ou plutôt à propos du moment.

 

 

Il y’a quelques mois, tu as sorti ton troisième album « Contretemps », ce dernier album accorde une place importante à l’écriture, aux paroles alors que tes premiers EP étaient plus instrumentaux, comment conçois-tu l’évolution de ta musique au fil des albums ?

 

FB : Je fais comme si mon dernier album c’était une quête pop très structurée mais en fait sur mon deuxième EP, il y’avait déjà de longs morceaux très structurés aussi. Pour que ça soit de la pop, il faut que ça passe à la radio, pour ça, il faut que ça dure moins de quatre minutes. Sur cet album j’ai essayé de dire le plus de choses possibles en moins de quatre minutes, je fais en sorte que mes chansons paraissent simples alors qu’elles sont pourtant très compliquées. « Brutalisme » c’est un morceau qui m’a pris trois mois, je n’ai jamais passé autant de temps à écrire un morceau.  « Pamplemousse » au contraire, j’ai passé très peu de temps dessus, il est presque improvisé.

Je pense que je cherche à garder le « momentum », c’est à dire l’essence du morceau lié à un moment, si tu passes trop de temps à écrire un morceau, tu en perds l’essence.  Parfois, je détruis volontairement mes morceaux pour qu’il y ait une proposition personnelle. De nos jours, tout sonne très bien. Avant il y avait des cassettes vidéo, l’image était imparfaite, aujourd’hui on essaye d’être de plus en plus définis, on essaie de se rapprocher le plus possible de la capacité de l’oreille et de la persistance rétinienne.  Mais on ne pourra jamais faire plus précis que notre œil. Moi je cherche du grain, de l’accident, car c’est dans cela qu’on retrouve de l’émotion, de la nostalgie : dans la détérioration des souvenirs.

 

J’ai remarqué que le spectre de l’amour plane toujours dans cet album, mais c’est un amour lointain, un amour à distance, un amour qu’on attend plus qu’on ne le vit, en clair ce n’est pas un amour présent, est- ce que l’amour a eu une place importante dans l’écriture de cet album ?

 

FB : Il est essentiel. J’ai écrit cet album et pourtant c’est aujourd’hui que je le découvre. C’est assez bizarre. Je ne pensais pas mettre ma vie dans mon travail. Je suis allé chercher des trucs dans mon cœur, dans ma vie, je suis allé chercher de l’intensité parce que j’avais peur de n’avoir rien à raconter. Parler de ce disque c’est intense pour moi, car il y a des trucs qui me dépassent. C’est un disque que j’ai écrit l’année dernière, donc c’est un disque jeune, c’est assez psychanalytique, il y’a beaucoup d’inconscient. J’ai dû être traumatisé quand j’étais adolescent, j’ai dû me prendre trop de râteaux ou être trop amoureux. L’amour c’est un thème dans lequel je me sens bien.

 

 

Dans ton long morceau « Contre – Temps » (avec Bonnie Banane) il y’a toute une partie symphonique à la fin quel rapport entretiens-tu avec la musique classique ?

 

FB : Je suis assez mal à l’aise avec la musique classique parce que je ne sais pas ce qui est classique, ce qui est baroque. Le classique c’est vraiment un genre. J’écoute de la musique baroque, pas mal de musique romantique. Je pense qu’on a tous un bagage inconscient de musique classique, parce que dans les films, il y’a beaucoup de musique classique. J’entretiens un rapport fantasmé avec la musique classique et aujourd’hui je peux faire de la musique avec un quatuor dans un studio. Le thème de « contretemps », c’est quelque chose que j’ai chanté au début, j’ai donné ma partition de chant à un arrangeur et il a écrit la partition musicale.

 

Dernièrement, tu as partagé le site « contre-temps.tube », un site interactif que ton frère a monté où les visiteurs sont invités à chercher dans l’image une multitude d’indices/ de cadeaux déclinés sous différentes formes, qu’est-ce qui vous a poussé à concevoir cet objet numérique psychédélique ?

 

FB : Quand j’ai fait « Contrebande » mon deuxième album, on avait déjà fait un site internet où tu pouvais écouter le disque en dessinant. Pour moi, c’est très important de collaborer avec des gens. Un disque c’est une sorte de point rayonnant vers de possibles collaborations : des clips, des featuring, le live, un site internet. Je voulais travailler avec mon frère parce qu’il fait des trucs fous sur internet, je lui ai donné de la matière pour qu’il crée un site avec son esprit. Il a créé des liens, des narrations, un univers. Un album c’est une proposition mais j’ai pleins d’autres choses à partager, le partage passe aussi par la collaboration.

 

Quelles sont les chansons qui t’entêtent ce moment ?

 

FB : Le dernier album de Connan Mockassin, je suis fan.

 

 

 Pour finir, j’aimerais te poser la question qu’on pose à chaque fin d’interview, quel est ton Point G musical, ce qui te fait le plus vibrer dans la musique ?

 

FB : Les chœurs, les voix humaines, les polyphonies. Quand les voix s’accumulent et se mettent les unes contre les autres.

 

Flavien Berger sera à la Belle Electrique le 26 janvier 2019 et à l’Olympia le 27 mars prochain.

 

© Julien Bourgeois