Grand Blanc : « On essaye de faire de la place à des sentiments qui peuvent être massivement définis comme négatifs dans notre société »

On me dit qu’ils arrivent, je monte à l‘étage les attendre. J’appréhende, mes mains sont moites, c’est ma première interview. Les voilà tous les quatre assis sur un canapé, face à moi. Impression de déjà vu, étrange reproduction de leur pochette d’album, il ne manque que cette mystérieuse équipe en tenue blanche qui inspecte les lieux.

 

Vous avez sorti en septembre votre second album Image Au Mur, on assiste à un réel changement d’univers entre ce disque et le précédent, comment décrivez-vous ce nouvel univers ?

 

Ben : Plus apaisant, déjà.

 

Vincent : Un peu plus acoustique aussi. Le premier album était très centré sur la production, on composait beaucoup sur l’ordinateur. Pour celui-ci, on a essayé de revenir à quelque chose de plus basique, autour d’instruments comme la guitare ou la batterie acoustique. Du coup, ça fait partie de l’apaisement mais aussi peut être de la chaleur. Notre premier album était défini comme froid et dur, celui-ci est un peu plus ouvert.

 

Dans vos morceaux, de façon générale, au niveau du texte on retrouve un aspect très « mystérieux », avec un sens caché. Pour être compris, vos textes demandent une écoute répétitive et attentive. On a l’impression qu’on ne pourra jamais saisir le vrai sens d’un morceau. Comment appréhendez-vous cet aspect de vos textes ?

 

B : Une chanson, à part quand les gens la connaissent par cœur, il n’en reste presque toujours que trois ou quatre mots. Du coup on fait des textes qui sont un peu déconstruits, c’est fait un peu sciemment, pour qu’elles ne se retiennent pas, parce qu’il y a une histoire, un fil qu’on pourrait raconter ou paraphraser. On travaille beaucoup l’écriture et effectivement il y a plein de sens possible. On met tous un sens personnel dans nos morceaux. Ce n’est pas pour ne pas être compris, c’est juste pour aller au bout de la démarche de faire une chanson.

 

On a aussi, dans cet album, un certain rapport au temps, au souvenir. Je pense aux morceaux Image au Mur, Télévision ou Dans la Peau. Il y a une forme de nostalgie. Celle-ci est-elle causée par une désillusion face au monde actuel ? 

 

B : Hum… Il y a un peu de ça

 

Camille : Ce qui est important dans Grand Blanc c’est l’idée de mémoire, d’ailleurs notre premier album s’appelle « Mémoire Vive ». Je ne pense pas que c’est de la nostalgie liée à un regret. La mémoire et les souvenirs sont quelque chose d’extrêmement précieux qui construisent chacun d’entre nous. Le passé est assez présent dans « Image Au Mur », mais ce n’est pas négatif (rire).

 

Il y a aussi l’évasion, le besoin de partir, de façon concrète et aussi intérieur (Ailleurs – Rêve BB rêve – Les îlesLos Angeles). Il y a comme un besoin de vivre, un besoin de mouvement. Est-ce justement lié à cette idée de passé, et un peu de désillusion précédemment abordée ?

 

B :  Et bien tout est un peu lié. Un album c’est un effort collectif, assez long où il y a pleins d’intentions, plein d’énergie. Notre vie se passe beaucoup en tournée, on a un rapport au lieu et au temps assez particulier. On fait beaucoup de kilomètres, on est souvent ailleurs et en même temps on a l’impression d’être nulle- part, je pense qu’il y avait cette quête-là. En fait peut être que « Image Au Mur » est un lieu vraiment réel pour nous. On a construit un endroit, une maison, avec des images au mur.

 

C : C’est drôle parce qu’au départ pour notre scénographie, on voulait jouait dans notre maison. Image Au Mur c’est vraiment un album intérieur. La pochette aussi, c’est en pleine journée dans un appartement, Mémoire Vive c’était la nuit, dans la rue.

 

B : Pour ce qui est de l’évasion, avec Mémoire Vive il y avait cette idée d’être au cœur de la tension, dans la mêlée. On a fait un album en décidant de s’extraire. Dans la musique il y a une grande tentation de s’évader. Nous, avec la musique qu’on fait, on pense que l’art pour l’art ce n’est pas cool, il ne faut pas complètement s’enfuir. La musique doit être une espèce de tension entre l’évasion et un propos assumé. Image Au mur a été guidé par cette recherche d’équilibre entre une échappatoire et une vraie proposition artistique.

 

 

Dans différents articles, interviews, on dit qu’en comparaison avec Mémoire Vive, Image Au Mur est un album plus lumineux, plus doux, moins excité. Pour ce qui est de l’instrumentation, oui, c’est flagrant, mais au niveau des textes je ne trouve pas que ceux-ci soient plus optimistes ou lumineux.

 

C : Les textes sont parfois beaucoup plus brutaux, plus directs. Par exemple Des Gens Bien est une chanson dans laquelle on respire beaucoup dans l’arrangement musical, c’est très light, mais je pense que le texte est l’un des plus dur et lourd de sens de l’album. C’est un compromis entre les deux. Les arrangements sont plus minimaux et laissent plus de place au texte.

 

B : On essaye de faire de la place à des sentiments qui peuvent être massivement définis comme négatifs dans notre société. L’idée de Grand Blanc c’est de donner une place, une valeur esthétique à des choses qui sont marginalisées. Il ne faut pas pleurer,  il ne faut pas être « bad spirit », il ne faut pas parler de choses trop intelligentes, sauf que c’est bidon. Ce n’est pas avec Instagram que la vie va changer. La vie, c’est toujours une espèce de quête de sens qui est à moitié absurde et qui est justement belle car elle est absurde. Les textes ne sont pas plus « joyeux », mais il n’y a vraiment pas de pessimisme. Ce n’est pas pour « bad triper » ensemble c’est pour en faire quelque chose de beau et de collectif.  Image Au Mur parle plus de mélancolie, Mémoire Vive avait un truc plus énervé, de la rage peut être.

 

Belleville m’a paru assez à part dans l’album avec une instrumentation épurée, mais aussi une atmosphère plus accessible, des textes moins mystérieux, un peu plus clairs.

 

Luc : C’est l’une des premières de cet album où Ben a juste pris une guitare sèche et une voix. On a fait tout un schéma autour de la guitare, alors qu’habituellement on est plus autour des synthés, ou à bosser sur l’ordi. C’est surement pour ça que ça sonne plus acoustique et épuré.

 

V : L’âme de la chanson c’est un truc folk, punk des années 90’ c’est très direct comme arrangements.

 

B : Au niveau du texte, moi je ne la perçois pas comme une chanson simple. Ça évoque de manière symbolique les prostituées de Belleville qui cohabitent avec les jeunes hipsters qui viennent s’encanailler à Belleville. C’est un quartier vraiment important à Paris parce qu’il y a une espèce de mixité, c’est rare la mixité, c’est beau. Si tu n’écoutes pas que le refrain qui dit « et tu donnes l’amour de ceux qui n’ont pas d’amour, à ceux qui n’ont plus d’amour », encore que cette phrase si tu la mets en rapport avec la mixité sociale, les attentats, la prostitution, la gentrification, ça pose plus de questions que ça en à l’air. Elle est faussement évidente cette chanson. C’est un peu ça Belleville, tu ne sais pas trop comment ça tient mais ça tient et c’est très beau. Puis, en toile de fond il y a les attentats, et Belleville c’est aussi l’envie de faire une pop-song, de s’octroyer un peu d’aisance, de se faire plaisir, parce que on en a besoin.

 

Un autre flou, cette fois liée à votre curieuse pochette d’album, on vous voit tous les quatre assis, nonchalants, sur un canapé, alors qu’une équipe inspecte les lieux, quelle histoire se cache derrière cette image ? 

 

C : Quand tu ouvres le vinyle, il y a une sorte de roman photo, ce sont des photos de pleins de pièce à conviction, des shots rapprochés de certains éléments qui sont dans la pièce. C’est censé représenter une sorte d’investigation, ce que les policiers  cherchent c’est la plaque de Ailleurs, le premier visuels qu’on a sorti.  C’est un peu une scène de crime où il y a quelque chose de mystérieux à découvrir.

 

 

Vous publiez progressivement des session live, la semaine dernière vous sortiez le live de Rêve BB Rêve. Ces lives sont tournés dans les combles des Trinitaires de Metz, lieu assez atypique pour un live session, pourquoi avoir choisi ce lieu à Metz, votre ville d’origine ?

 

C : Les trinitaires c’est la salle où on a commencé à faire de la musique devant des gens. C’est une abbaye magnifique avec plusieurs salles de concert, dans une chapelle, dans un caveau, il y a même une crypte et un cloitre ! Ce qu’on voit dans la vidéo c’est l’étage de la chapelle qui est fermé au public et dans laquelle il y a une rosace magnifique. Il y a une reverb’ de fou, une lumière trop belle, c’était plutôt symbolique d’y jouer, ça avait beaucoup de sens.

 

B : Oui et puis il y a les morceaux qu’on y a joué aussi, les morceaux de Mémoire Vive on ne pouvait pas les jouer dans la loge avec une guitare. Avec les morceaux de Images Au Mur, on peut faire pleins de versions.

 

 

Pour finir, j’aimerais vous poser la question qu’on pose à chaque fin d’interview, quel est votre Point G musical, ce qui vous fais le plus vibrer dans la musique ?

 

B : Hm.. En ce moment mon Point G musical c’est Frank Ocean ahah, je tape une phase, voila.

 

V : Moi, c’est certains détails d’arrangement dans les chansons auxquels tu ne fais pas attention parfois, et quand tu les découvres dans la chanson, tu ne peux plus les oublier. Je ne sais pas j’aimerais bien trouver un exemple….

 

C : J’en ai un d’exemple, dans Brutalisme de Flavien Berger, il y a un break incroyable, celui avant chaque refrain.

 

V : Oui, voilà c’est ce genre de truc, c’est toujours des détails comme ça, que tu attends, une fois qu’ils arrivent tu es trop content, ça donne du sens à toute la chanson.

 

C :  Moi c’est un peu la même chose que Vincent, c’est pour ça qu’on est amis dans la musique et dans la vie.

 

L : Moi mon point G musical c’était la Cigale lundi avec les autres zozos, c’était un gros point G, ça te donne envie d’aller encore plus loin, ça te donne un petit boost. »

 

 

Retrouvez également le live report de Grand Blanc de passage à l’Épicerie Moderne, le 29 Novembre dernier.

 

© Boris Camaca